Chantal-Bejuit-guideIl y a quelques jours en juillet, une journée du patrimoine de la commune de Baron a été organisée. Le titre en était "HISTOIRE DE CLOCHERS À BARON".  Le MidiLibre en a fait un reportage avec photos. La visite guidée par Chantal BIJUIT (photo ci-contre) comprenait plusieurs sites visibles: la tour du chateau d'eau, l'ancienne église catholique démolie, les clochers du temple protestant et de l'ancienne école publique et laïque.

Mais il a été question aussi d'une église aujourd'hui invisible au Col de la Madeleine, appelé autrefois l'Encise (passage taillé dans la roche par les romains). C'était l'église Sainte-Madeleine de l'Encise proche de l'Hôpital des Pauvres de l'Encize. Il n'en reste plus rien depuis longtemps  sinon un vestige de mur.

Renée-Carayon-NimesMais beaucoup ignorent ou oublient de dire que c'est Renée Carayon (auteure aussi de L'Arque de Baron, Ed Lacour, Nîmes 1988) qui dans un article de 1979 a révélé aux historiens de l'Uzège l'existence dans un lointain passé d'un hôpital des pauvres qui se trouvait autrefois entre Fontcouverte et le col.

C'est en partie grâce à une "histoire de clocher" mais plus exactement de frontières, entre les communes de Baron et de Saint-Maurice de Cazevieille et aussi aux archives familiales des "Evesque de Fontcouverte" que Renée Carayon a pu rechercher et trouver dans les archives du Grand prieuré de Saint-Gilles les documents attestant l'ancienne existence d'un Hospital des pauvres sur le territoire de Baron. Le blog "Vive Fontcouverte" est heureux de partager cet article de Renée Carayon en le publiant ci-dessous assorti d'autres données historiques. Neuf ans plus tard, avançant dans ses recherches, Renée Carayon (photo ci-dessus) apportera quelques précisions supplémentaires dans son livre le plus connu: l'Arque de Baron (pp.63-66).

L’histoire ensevelie de l’Hôpital de l’Encise en Uzège

Renée Carayon

Revue Les cahiers du Gard Rhodanien, n°16, 4e année; 4e trimestre 1979 pp 381-6

L’Hospital de l’Encize ressurgit du passé quelques huit siècles  après avoir dominé la route d’Alès à Uzès, au passage du col de La Madeleine. Un vieux mur éboulé en est le dernier vestige, mais venant de textes anciens  qui le mentionnent, le témoignage de son existence, de la fin du XIIIe  au milieu du XVe siècle traverse le temps sans laisser de doute. Son appellation “Hospital des pauvres de l’Encise” paraît surprenante dans cette région boisée, éloignée de toutes agglomerations importantes.

Des questions se posent: Que représentait un Hospital des pauvres à cette époque, et quelle a pu être son histoire en ces lieux ?

Le Moyen Age chrétien a vu l’essor de ces établissements appelés “hospitale” dès le IXe siècle. Les preceptes de charité de l’Évangile poussèrent à la fondation de ces asiles un grand nombre de croyants, le plus souvent des évêques par devoir épiscopal. Écclésiastiques, seigneurs, confréries et laics comptaient par ce biais gagner le ciel et sauver leurs âmes.  Par la suite, les communautés d’habitants, paroisses et communes, portèrent assistance à leurs ressortissants en fondant, eux aussi, des établissements d’accueil.

Les fondations d’Hospital se multiplièrent dès le Vie et le VIIe siècle.  Quitte à rétrograder aux temps de misère ou d’invasion. Au XIe siècle, on en voit la reprise…et le XIe siècle sera une période de floraison qui se poursuivra jusqu’au XIIIe siècle. Au milieu du XIVe siècle, l’activité hospitalière semble se ralentir, sans doute parce que la Guerre de Cent Ans diminue ses ressources, et aussi parce que les pélerinages se font moins souvent qu’autrefois. Il en sera de même dans les campagnes au cours du XVe siècle, faute de subsides, au contraire des hôpitaux des villes qui s’imposeront.

Les témoignages écrits sur l’existence de l’Hospital de l’Ensise proviennent d’une longue histoire de désaccords et de procès entre les deux communes de Saint-Maurice de Cazevieille et de Baron, dont les éclats rejaillissent au long de sept siècles !

Confrontation au sujet des limites respectives des deux localités.  L’Hospital est un point de repère entre les deux territoires, comme l’indique une première fois une transaction du 7 mars 1274, puis une sentence arbitrale du 26 septembre 1439: “jusqu’au chemin  d’Alais  qui passe au-dessous et tout près  de l’Hospital”.

Une expertise de juin 1736 situe le point limite “au lieu où était autrefois l’Hospital d’un côté et l’église d’Ancise de l’autre, sur le chemin d’Alès à Uzès qu’on nous a dit s’appeler aujourd’hui la Magdeleine, entre  la montagne d’Aigueblenque et celle de Saint-Jean où commence par ce côté la juridiction de Saint-Maurice.”

Le procès du XIXe siècle entre les deux communes qui s’étira de 1837 à 1839 reprend les textes anciens, et fixe définitivement les limites actuelles.

L’examen de la carte d’état-major montre que le tracé de la commune de Saint-Maurice qui vient , en un long angle aigu, toucher la route d’Alais à Uzès, ne s’explique que par l’existence  de l’Hospital de l’Encise dépendant du territoire de cette commune, juste à cet endroit là.

Avant le col de la Madeleine, jouxtant le bois de Saint-Jean de Ceyrargues, l’emplacement ne parait pas convenir à l’assise de bâtiments importants:

On retrouve des vestiges d’un vieux mur qui semble border la route mais qui, à regarder mieux, lui est perpendiculaire. Il est certain que la route a été considérablement élargie, et a empiété sur l’emplacement de l’hospital.

Le vieil Hubert, né vers 1875,  se rappelait avoir vu là les ruines d’un bâtiment.

Ainsi pendant trois siècles, l’Hospital de l’Encise se dressait, à l’entrée du col de La Madeleine, au dessus de la route.

Nous ne savons rien de sa fondation, et si elle a été de beaucoup antérieure  à 1274.

Au cours du XIVe siècle, un précieux témoignage de son histoire nous parvient avec trois lettres pontificales du Pape Clément VI qui était alors Pape en Avignon: d’aoùt 1342 à novembre 1343, il apparaît que l’évêque de Maguelonne, se disant chargé de l’administration des hôpitaux de cette région, nomme Pierre de Belloc comme directeur de l’Hospital des pauvres de l’Encise, après avoir destitué le precedent directeur laic. Il charge l’évêque d’Uzès de s’occuper de l’installation. Celui-ci refuse d’obtempérer puisque plus d’un an après, l’évêque de Maguelone réitère son mandat.

Nous ne connaissons pas la suite de l’affaire, mais le refus de l’évêque d’Uzès n’est pas pour étonner; il est seigneur puissant dans l’Uzège et l’ingérence de l’évêque de Maguelonne n’est pas faite pour lui convenir.

Des archives du prieuré de Saint-Gilles nous parviennent d’autres renseignements concernant la propriété foncière de l’Hospital de l’Encise En effet la commanderie de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem installée à Saint-Maurice de Cazevieille, donne à cultiver ses terres aux paysans du lieu, en exigeant en retour le droit de censive. Les reconnaissances des terres de la Commanderie qui nous sont parvenues, précisent leurs emplacements. Elles sont voisines bien souvent de celles de l’hospital de l’Encise.

Aucune autre indication ne parvient à notre connaissance, concernant l’Histtoire de l’Hospital de l’Encise.  Nous savons seulement qu’au XVIIIe siècle, les bâtiments étaient abandonnés.

Il nous reste à situer l’Hospital de l’Encise dans son environnement à l’époque de son activité:

Entre Alais et Uzès, il était situé sur la route des voyageurs qui descendaient du Massif Central et se dirigeaient vers la cité papale d’Avignon, ou vers Nîmes, Saint-Gilles, et par le port d’Aigues-Mortes atteignaient la mer.

En sens inverse les voyageurs venant du littoral pouvaient gagner par Alais et les Cévennes les lieux saints du Puy en Velay.

L’encise du col était étroite et sauvage, un vrai coupe-gorge. Après la longue montée entre les bois d’Euzet, il était rassurant de trouver là un gite accueillant.

Devant l’Hospital la route traversait à travers champs, vers les jardins de Fontcouverte qui fermaient l’horizon. Vers la droite, les bois de l’Arque sont dominés par le chateau fort de Baron, avant-bastion de la Cité d’Uzès, qui apparait tout juste.

Mais tout de suite devant l’Hospital, un chemin coupe la route, voie d’accès vers les endroits habités les plus proches: Bézuc et Probiac, Malens et Saint-Maurice.

À gauche, vers le nord-est, c’est le terroir de Baron dépendant d’Uzès. Le chemin longe le bois d’Aigueblanque et passe à quarante metres à peine de l’Hospital, devant l’église de La Madeleine de l’Encise et son monastère.

Le monastère de Sainte-Madeleine de l'Encise

L'historien Goiffon cite des titres du XVIIIe siècle qui mentionnent le monastère. C’est, nous le pensons, une collégiale de l’église Saint-Etienne d’Uzès. Dédiée à Sainte-Madeleine, elle a donné son nom au col. Proche voisine de l’Hospital, elle devait le desservir en assurant les services religieux.

Ce vocable de Sainte-Madeleine, donné bien souvent à des maladreries (comme à Saint-Omer, à Saint-Gilles,…) nous incite à penser que le monastère de l’Encise pouvait accueillir les lépreux. Sa situation, en dehors de toute agglomération, à l’entrée de la sauvage Combe du coutel, était favorable à l’isolement des malades. D’ailleurs les léproseries étaient en nombre considerable au début du XIIIe siècle, jusqu’au milieu du XIVe siècle.

Actuellement il ne reste en surface que quelques débris de tuiles et de vases.

Le chemin qui desservait l’église se dirigeait ensuite vers Bezuc, l’ancienne bourgade gallo-romaine, le Besuco-vico mérovingien. Ce hameau avait un certain renom à l’époque qui nous intéresse, venant de la notoriété d’une famille originaire du lieu. Du XIIIe au XIVe siècles, les sieurs de Bézuc ont leur nom qui apparait au bas d’actes publics comme témoins. L’un était prudhomme, l’autre notaire à Alais.

De Bézuc, suivant la montagne de Dève jusqu’à Tardre, le chemin atteignait Probiac, l’ancien Baron, bâti dans le voisinage de l’oppidum de Brugetia (Brueys), lieu de refuge depuis les temps les plus reculés.

Le site de Probiac est actuellement déserté et l’emplacement de l’ancienne église Saint-Baudile de Probiac, mentionnée du XIIIe au XVIIe siècle n’est même pas connu.

À nouveau, devant l’Hospital, prenons cette fois la direction sud-ouest: le chemin borde le bois de Saint-Jean de Ceyrargues (Mont Redon), pénètre dans le territoire de Saint-Maurice. Il passe par Malens, ou Marin, où s’élevait autrefois une villa gallo-romaine, lieu encore habité au Moyen Age. De là on gagne le village de Saint-Maurice de Cazevieille, fièrement dominé par le château de la Commanderie de saint-Jean de Jérusalem.

Il faut noter que par la configuration du pays, l’Hospital voisin de l’église Sainte-Madeleine de l’Encise est placé du côté de Bezuc, distant de 1km environ et de Probiac à 3 km. Malens et Saint-Maurice sont d’un autre versant et moins directs: Saint-Maurice est à 4 kms environ de l’Hospital

L’Hospital des pauvres de l’Encise, gardien du col de La Madeleine, se trouvait ainsi placé au centre d’un petit pays partagé entre deux communautés rivales. Tourné vers l’Uzège, il a pendant trois siècles à travers une histoire mouvementée, maintenu sa place et assuré son role d’accueil et d’assistance.

Renée Carayon

Note :  L'hypothèse d'un hospital des pauvres utilisé comme hospital des lépreux est hasardeuse. Le vocable de Sainte-Madeleine n'est pas réservé exclusivement aux lépreux. C'est aussi la patronne des vignerons (qui sont nombreux dans la région) et d'autres professions comme les jardiniers, une spécialité ancienne à Fontcouverte attestée dès l'époque gallo-romaine.

L'autorité de l'évêque s’exerce sur toutes les fondations hospitalières de son diocèse. Les ressources hospitalières dépendent de la charité des donateurs sous forme de dons, de legs, de rentes. La fondation d’un hôpital est un acte de piété, le bâtiment est soit légué par le donateur (un indivdu ou une collectivité), soit construit pour loger et nourrir les pauvres du Christ (qui sont parfois aussi des pélerins). Dans le cas  de l'Encize, l'initiative de la donation provenait probablement soit de Bézuc, soit de Saint-Maurice et de sa Commanderie de St Jean. Dans un "Hospital de pauvres" à cette époque on trouve généralement un Recteur ou son représentant et un ou deux frères ou une ou deux soeurs pour 3 à 25 lits; il est douteux que un ou deux moines aient fait un monastère.

Quelques éléments complémentaires issus des recherches de Michel de Mondenard:

La verrerie de l'Encise et les verriers de Fontcouverte

Verriers-Saint-Quirin-Azemar-Clauzel-Bertin-AigaliersLes premières verreries apparurent en Languedoc dès 1290, mais c'est seulement à partir d'un édit de Charles VII en 1445 que les conditions accordées aux verriers   leurs permirent d'étendre leurs activités. Ils faisaient partie de la noblesse. Leurs noms et leurs blasons montrent qu'ils ne furent pas nombreux.

1 - Le 4 avril 1464,  noble Jean de Bertin du mas de Triadou, vend à son beau-frère, noble Gaucelin de Cluzel (ou Clauzel) son mas vulgairement appelé “Mas de l’hospital de L’Encize”. Ce mas est sis dans la paroisse de Baron aux environs de Bezuc, en direction d’Euzet sur le territoire de la seigneurie de Fontcouverte. Ce Gaucelin habitait en 1464 Villevieille, près de Sommières (verrerie de Montredon).  (archives de l’Hérault, série G, Marchand notaire, 1464, f°104)

Ce document notarié confirme que l’Hopital de l’Encise (ou ses ruines) était voisin d’un mas dédié à la fabrication de verres.  Il est notable que la verrerie de Jean de Bertin s’appelait : verrerie de Montredon, alors que le Mont Redon domine le côté sud du Col de La Madeleine. Comme si les Bertin avaient donné à leur verrerie le nom de la forêt dont ils tiraient les bois de chauffe pour fabriquer leurs objets en verre.

2 – Un siècle plus tard une verrerie existe toujours, elle s'est déplacée plus près de Fontcouverte et de Bézuc à "Roches blondes" et elle appartient au sieur Pierre Azemar, Le 15 septembre 1545 Jean Dance marchand de Nîmes a vendu à Pierre Azemar, verrier de la verrerie de Fontcouverte, au diocèse d’Uzès, 25 quintaux de soude, “faisant verre” à 2 livres 13 sols le quintal. Il doit lui livrer 4 quintaux par mois. Le sieur Azemar lui en paiera le prix en verres.

Le 2 septembre 1546, le même Jean Dance s’engage à livrer à noble Pierre Azemar, verrier de Fontcouverte 25 quintaux de soude bonne et marchande à 2 livres 10 sols le quintal. Les livraisons sont faites mensuellement  mais cette fois à Nîmes. C'est le verrier qui assure le transport.

Pierre Azemar possédait une maison sur le territoire de Saint-Etienne de Lolm, il figure dans un acte sous le nom de "noble Pierre Azémar de Vallongue, dit Colobrines". il est frère de Thomas Adhémar qui a des terres à Saint-Hyppolite de Caton et des biens nobles à Saint-Jean de Ceyrargues sous le nom de Thomas de Vallongue. (Arch. du Gard C 1315 et C 1316). On remarque que le patronyme est fluctuant, alors que le nom de la seigneurie est le même.

Ce Pierre Azemar de Cazevieille maria son fils Anglès Azemar en 1477. La famille Azemar s'étendait  surtout sur Saint-Maurice et Euzet, elle y possèda aussi la verrerie du Colombier. Ils s'appelèrent longtemps noble d'Azemar de Cazevieille, puis changèrent leur nom en d'Adhemar, mais il s'agit de la même famille. Ils étaient des amis des Évesque de la Forge de Fontcouverte de générations en générations (Voir le livre Evesque de Fontcouverte de Renée Carayon). Noble Pierre de Brueys devient seigneur de Fontcouverte le 24 décembre 1513. On aura remarqué que ce changement de seigneur a provoqué le changement de nom de la verrerie et son déplacement: de "verrerie du Mas de l'Hopital de l'Encize" en 1464 elle est devenue "verrerie de Fontcouverte" avant 1545. Bien plus tard en 1724, les Azemar qui avaient créé une verrerie en Normandie cessèrent définitivement leur activité. Les verreries n'étaient en exploitation qu'une partie de l'année, en Languedoc la période durait 6 mois et demi de novembre à mai.

3 - Après la Révocation de l’Edit de Nantes, une assemblée clandestine de protestants a lieu tout près du col de La Madeleine à “La Verrière” entre le col et Bézuc sur l'ancien site de la verrerie, c'est à dire au bord même du chemin. La terre où la verrerie a fonctionné était encore au début du XXe siècle toujours impropre à toute culture, conséquence de l’utilisation massive de soude (cf Saint-Quirin - Verreries du Languedoc). D'autres cas d'assemblées clandestines "au désert" se produisirent sur d'anciens sites de verreries. Une nouvelle assemblée eut lieu près de La Madeleine dans le site tout proche mais plus reculé et caché de “la Combe du Coutel”. Les Dragons du Roi ayant appris la tenue de ce culte protestant clandestin, s'y portèrent par surprise et reçurent l'ordre de tirer sur l'assemblée. Ils y firent de nombreux morts et blessés dans la nuit du 6 au 7 juillet 1686. Le chiffre de 600 personnes "restées sur le carreau" a été rapporté. Les deux prédicants: étaient Pierre Faucher de Sommières et Antoine Rocher de Barre. Il y eut d'autres verreries sur le terroir de Baron, mais sans que des documents nous permettent de dire qu'elles furent le lieu d'assemblées, excepté celle de l'Arque en 1701, réprimée tragiquement aussi.

Nous ne savons pas quand l'Hospital des pauvres a cessé son activité et quand la verrerie de l'Encise-Fontcouverte a commencé son exploitation.