Texte écrit par SUZY (1915-2007). Elle a connu le Vieux Mas de Font-couverte du temps de son arrière grandpère Gaston Evesque (décédé en 1923). Après son décès et sa succession en 1924, sa fille Élise Évesque fit don de Fontcouverte à sa fille unique Marie Boniol épouse Carayon. C'est donc à partir de 1924-25 que les différentes transformations et embellissements de Fontcouverte furent entrepris. Suzy avait de 10 à 15 ans à l'époque de ces changements et a consigné ses souvenirs par écrit afin que la mémoire subsiste.

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De tous temps, en arrivant par la montée depuis Uzès, le voyageur est accueilli par la cîme des arbres de Font-couverte. 

Dans mon enfance, nous distinguions de loin les dômes sombres des grands pins et toute la rangée des hauts et vieux peupliers du chemin des chênes, bien régulière alors. Nous savions que nous étions enfin arrivés.  Dès le sommet de la côte nous voyions l’enfilade des bâtiments le long de la route, patinés par le soleil et par le temps. Nous étions frappés par le nombre et les différents niveaux des toits couverts de tuiles romaines. 

Le devant du Mas ne se présentait pas comme aujourd’hui. D’abord la ferme gardait son grand portail grand ouvert. Puis la vieille maison toute en longueur se détachait sur une frondaison de pins qui la dominait et venait surplomber la route. La première ouverture sur la droite était celle d’un petit portail de remise ( l’ancienne remise de l’âne Trotty, un animal célèbre à Font-couverte qui tirait une petite voiture du temps où Mimi Boniol était jeune fille).

Ensuite venait la porte d’entrée du mas qui donnait accès au grand escalier et à l’appartement du premier étage.

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À côté de cette petite porte, un grand portail de bois brun s’ouvrait sur le grand porche, à la place de la porte métallique et vitrée qui lui succéda. Sur la gauche du porche se trouvait l’entrée de la bergerie au sol de terre battue.

(Gaston Evesque sur la terrasse en haut de l'escalier)

En face du porche, la cour intérieure avec ses voutes, surmontée au premier étage de sa grande terrasse en angle. Elle était toujours fleurie de géraniums. De l’entrée en levant les yeux nous pouvions voir sur le toit audessus de la terrasse l’ancien cadran solaire. Nous le regardions souvent parce qu’il marquait l’heure qui rythmait nos journées, alors l’heure du soleil.

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 Cette cour intérieure était fermée par un grand mur qui partait du coin du pavillon (bergerie) pour aller à l’extrémité des voutes de l’aile nord surmontée par la magnanerie (plus tard salle des mariages). L'escalier sans balustrade y conduisait. (Suzy, assise sur l'escalier de la magnanerie, contemplant le jardin)

Nous accédions au jardin par une porte ouverte dans ce mur vers la droite. 

Cette cour a été souvent transformée. Dans mon plus jeune âge, les poules y venaient picorer et il y avait un tas de fumier. Par la suite un poulailler fut accolé à la bergerie et à côté le lieu d’aisance qui se trouvait plus loin contre ce mur.

Mon père, plus tard entreprit de tout enlever et fit planter au milieu de la cour quatre acacias qui ont donné très vite de l’ombre. Sous cette verdure furent installées deux grandes tables en bois peintes en vert sur lesquelles nous mangions le soir, éclairés par la lumière électrique et en compagnie des papillons de nuit et des moustiques à la petite musique inquiètante.

Face à la route, le long de la bergerie, il n’y avait pas de balustrade, mais une banquette de verdure, composée de touffes de grenadiers au feuillage vernissé jaune-vert et piqueté de rouge au moment de la floraison, de grandes menthes d’Espagne aux fleurs papillonacées couleur rouge carmin; dominant le tout quelques yuccas aux fières hampes blanches. Cette banquette soutenue par un soubassement de vieilles pierres rompait la monotonie de la longue façade et ressortait heureusement sur la patine des vieux murs.

La bergerie était éclairée seulement par quelques fénestrous à “écorchechat”. 

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Un mur de pierres jointes avec un ciment rose pâle cloturait le jardin. Le sommet du mur était lisse et arrondi.  Nous pouvions y entrer depuis la route par un petit portail à pointes en fer de lance. Les immenses pins aux troncs striés d’une belle écorce en relief en faisaient la beauté autrefois.  Leurs cîmes arrondies couvraient une grande partie du jardin. Malheureusement, un violent orage de septembre dans les années 30 a provoqué la chute de l’un des pins sur la route et un autre s’est effondré en partie sur le toit du pavillon au moment où nous étions à table. La fenêtre et la porte vitrée se sont ouvertes d’un seul coup sous la poussée du vent violent et je vois encore Bonne maman Élise, ma grandmère poussant de toutes ses forces pour tenter de refermer la baie vitrée. (Élise, l'héritière des Evesque de Fontcouverte)

En hiver 1956 les chutes de neige furent anormalement abondantes et la lourde couche a eu raison des grands arbres et a cassé de nombreuses branches. Nous avons beaucoup regretté ces grands pins. Nous étions attachés à leurs puissantes silhouettes, parures familières du Mas. Nous comparions le bruit qu’ils faisaient quand le Mistral les secouait au mugissement de la mer, un bruit qui nous faisait un peu peur la nuit quand nous étions enfants. 

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 Dans le jardin, il y avait des essences d’arbres plus rares: “des gratte-gus” aux larges feuilles vernissées  tendant du vert au rouge et qui balançaient au printemps de grandes ombelles jaunes au parfum prononcé. (Composition avec des fleurs de Fontcouverte par Suzy). Il a subsisté d’autres témoins du jardin du Vieux Font-couverte: un myrthe au tronc divisé en deux parties très rapprochées, quelques grands cyprés-thuyas aux branches étalées et au bois rouge comme celui qui était mort et que Michel et Catherine ont abattu avec des moyens très précaires pour faire plaisir à Mamy qui attendait en vain les "boscatiers" pour l’abattre.

Dans la partie la plus élevée du jardin , poussaient de grandes haies de buis taillés qui formaient une sorte de rond point à gauche du portail et  vers le mur de la route. De ce côté, à la place de la corbeille ronde de rosiers qui lui a succédé, il y avait un rond aplani surlequel nous avons parfois dansé et que nous appelions  “le jardin de ma soeur”.

Il y avait aussi le vieux tamaris au tronc incliné et auprès duquel se trouvait un banc.

À la place du bassin actuel, l’ancien jet d’eau, que mon père fit connstruire, il y avait des corbeilles en étoiles séparées par d’étroites allées. Sur une photo on peut voir encore de grands dahlias.

Dans le fond, face au portail d’entrée, il y avait une murette entre deux grands poiriers. Le garage n’était pas encore construit et le tombeau était derrière cette murette.  À côté sur la droite, le vieux puits était là avec son auge de pierre et son seau.

Du temps de mon père nous descendions les bouteilles de vin et les bouteilles d’eau dans un panier métallique pour raffraichir la boisson.  Avec cette pratique il respectait cet adage qu’il répétait souvent: “Boire frais, c’est la moitié de la vie”.

La haie de cyprès dont il reste quelques vieux témoins était alors belle et régulière, elle séparait les deux parties du jardin. Il n’y avait pas à cette époque de muret rose entre ces parties, mais une simple pente douce.  Le parterre était beaucoup plus petit que le jardin tel qu’il fut étendu par la suite; il s’arrêtait à environ deux mètres après la piscine par un mur de cloture. Au delà c’était un grand champ de céréales et tout au fond se trouvait à la place du jardin potager actuel, un pré où poussaient des narcisses.

Mon père a englobé dans le jardin à partir de 1930 tout le terrain jusqu’au mur du château. Grand amateur de connifères rares comme de feuillus, il a fait planter toutes sortes d’essences et les a fait disposer en particulier autour du “fer à cheval”. Ces plantations forment depuis de si beaux sous-bois.

Bien que l'ancien jardin couvrait une surface plus modeste nous nous y amusions bien. Autrefois il y avait une balançoire accrochée au troisième arbre de la haie de cyprés. Cet arbre avait des branches étalées, ce qui nous permettait non seulement de nous balancer mais de grimper dedans. Il ne faut pas oublier le vieux cormier qui faisait alors des sorbes.

L’ancien tennis se trouvait à la place de la piscine, bordé des mêmes platanes déjà grands; mais ensuite leurs ramures se sont trop étendues. Ce tennis n’avait pas de recul, la ligne de service était au fond du court, mais cela ne nous empéchait pas de faire des parties acharnées et même au début mes parents jouaient avec nous. Au croquet aussi, ils tenaient bien leur place et savaient bien “croquer” les boules de leurs adversaires.  J'aimais aussi le jeu de grâces: un des plus vieux jeux de Font-couverte. Il s’agissait de lancer avec des baguettes des anneaux de bois léger joliment ornés de velours de couleurs. Les gestes pour rattraper et lancer les anneaux étaient gracieux ainsi que leur trajectoire; d’où je pense l’origine du nom du jeu.

Parmi les fleurs et les arbustes d’autrefois, je me souviens des spirées toutes blanches, des grosses pivoines roses, des frèles jacinthes blanches translantées du “Pré Rasclaux” (propriété familiale à Alès) et des petits oeillets nains que nous appelions mignonettes ou oeil de cyclope quand leur coeur était foncé. Il y avait déjà les iris de Florence et les lilas mauves. 

J’ajoute à ces souvenirs celui du lavoir des chênes qui a joué un rôle important pour le vieux mas. La lessive s’y tenait autrefois.  Mon père l’avait rénové en faisant cimenter les bacs et les bords et en le couvrant d’un toit avec des tuiles de Marseille. Il avait fait aménager aussi un petit abri à côté pour protéger le foyer et le chaudron de la lessiveuse.  Je revois Julie, l’employée au service de ma grand mère , avec son gros chignon blond-roux, un caracot blanc et une jupe ample en train de s’occuper de la lessive. Elle mettait -quand elle allait au soleil- une capeline qui entourait bien le visage. Toutes les femmes du pays portaient ce genre de coiffes pour travailler aux champs.

Face au lavoir se trouvait alors le potager. L’eau de la Font-couverte irriguait tous les rangs de légumes. Elle avait un bon débit et suffisait à tout, complétée pour faire boire le bétail par les deux puits du Mas. Elle coulait à ciel ouvert dans le ruisseau des peupliers et près de la maison formait de grosses mares à tétards.

Ensuite pour plus de commodités mon père a fait installer une buanderie avec un grand lavoir sous les voutes où étaient rangées les charettes, en dessous de l'ancienne magnanerie.

Voilà en quelques lignes - et bien imparfaitement - l’évolution de ce Mas de Font-couverte qui nous est devenu si cher tout au long des années passées et présentes et que nous devons à ma grand mère Élise Évesque qui nous l'a transmis, ainsi qu’à mes parents qui l'ont transformé.   Suzy (Mazy pour ses petits enfants).